Les débuts

« Le sujet n’est peut-être pas si essentiel,
c’est pourquoi je pourrai peindre des cerises toute ma vie ».
(Jacques Halbert)



La cerise est apparue dans l’oeuvre de Jacques Halbert, en 1975, de la façon la plus incongrue qui soit, tatouant de façon répétée une palissade de chantier peinte en bleu azur. Une cerise par planche, toutes bien alignées. Les planches sont irrégulières, mais j’aime à imaginer que celles-ci avaient une largeur unique; de 8,7 cm, par exemple, cette mesure désormais très conceptuelle. Très vite, la cerise investit la toile sur châssis et y trouve sa juste mesure. Un an plus tard, Jacques Halbert peint les lettres du mot Plaisir (1975). René Magritte n’aurait pas désavoué cette déclinaison de La trahison des images, cette mise en jeu de l’énoncé, de l’objet, de l’image et de l’objet nommé. La délectation habite la cerise vermillonne et « la gourmandise emporte l’adhésion, écrira Pierre Giquel, nous sommes en région comestible, la fête bat son plein ». En 1978, l’artiste confirme cette idée saugrenue qui fait office de manifeste d’une véritable folie, d’une extravagance, d’un goût exclusif – car l’oeuvre est de bon goût -, et d’une gaité vive : « peindre des cerises partout, tout le temps, et ne penser qu’à ça ». Ne penser qu’à ça : à prononcer ces mots, il y a déjà là quelque chose de profondément jouissif. Et comme un parfum d’obsession au sens où l’entendait Harald Szeemann, lui qui se préoccupait, entre autres choses, des circuits fermés et des machines célibataires, de la coercition par la beauté et des édifices bâtis par des Illuminés. L’obsession écrit Harald Szeemann, est « une unité d’énergie joyeusement reconnue ». Pour Jacques Halbert, celle-ci a une forme vaguement ovale de couleur carmin et vermillonne, prolongée sur sa gauche par un filet vert émeraude. Oui, la queue a aussi toute son importance.

Jean-Michel botquin dans « le paradis perdure »


Palissade, 1974-1975

Entré en 1973 à l’ENSA de Bourges, Jacques Halbert est encouragé dans sa
démarche par l’artiste Daniel Dezeuze, qui y enseigne la peinture. C’est donc à
l’ENSA de Bourges en 1975 que Jacques Halbert (encore étudiant) organise sa première exposition «Cerise en tout genre» et sa première performance. Sur la photo Jacques Halbert habillé en chef, Daniel Dezeuze et des étudiants de
l’ENSA.
Bannière, 1975
Acrylique sur toile souple, 89 x 730 cm
Photo prise au dernier étage de l’ENSA de Bourges.


Alignement, 1975
Acrylique sur toile de lin
62 x 51 cm


Fruit, 1975
Acrylique sur toile
89 x 130 cm
Photographie Grégoire Halbert
Cerise en tout genre, 1975
Acrylique sur reproductions
Dimensions variables


Sans titre, 1975
Acrylique sur toile
89 x 130 cm
Photographie Grégoire Halbert


Composition, 1975
Acrylique sur toile
218 x 285 cm
Collection FRAC Auvergne
Portraits de ma mère mangeant des cerises à la manière de …
1975
Acrylique sur toile
100 x 75 cm
En 1975, encouragé par Daniel Dezeuze, Jacques Halbert se rend très régulièrement à Paris à la rencontre de la scène artistique. Habillé en chef, il vend des petites toiles et des tartelettes aux cerises dans une cagette qu’il porte à sa taille.
Avec André Cadere
Photographies André Morain.
Interventions de l’artiste et « Galerie Cerise », 1976-1977

Étudiant à l’école des Beaux-arts de Bourges, Jacques Halbert peint ses premières cerises dans l’espace public sur une palissade de plus de 40 mètres de long. Cette même année, il se rend très régulièrement à Paris à la rencontre de la scène artistique. Habillé en chef, il se connaître dans les vernissages en vendant des petites toiles et des tartelettes aux cerises dans une cagette qu’il porte à sa taille. Cette attitude lui permet de se rapprocher de nombreux artistes (Ben Vautier, Raymond Hains, Andre Cadere, Catherine et Jacques Pineau, etc…) et d’être invité à la FIAC en 1976. A cette occasion, Jacques Halbert crée la Galerie Cerise, un triporteur transformé en galerie ambulante.
Autoportrait, 1977
Graphite, acrylique et feutre sur papier
55 x 40 cm (chaque)
Moi, j’aime les cerises, 1977
Acrylique sur toile souple
175 x 210 cm
Photographie Grégoire Halbert


Mes amis aiment les cerises, 1977
Gilbert & Georges
Liliane Vincy
André Cadere
Philippe Gasnier
Olivier Mosset
Chocolart, 1978. Acrylique et diverses techniques sur toile. 97 x 253 cm.
Cette œuvre a été présentée pour la première fois à l’occasion de l’exposition «Peinture au beurre» à la galerie Jean Briance.


Souple rose, 1977
Souple blanche, 1977
Souple bleue, 1977

Bigarreau-ci – bigarreau-là

Henri Bergson écrit à peu près : « cerise est le propre de l’homme ». Mais là, d’abord, on se souviendra de la pomme de Cézanne – verte, orange, rouge – image du temps qui passe, du devenir incertain.
Dans la Genèse (« il faut bien que Genèse se passe »), IX, 22, la grappe du pays de Canaan nourrit à elle seule le pays tout entier : « le raisin du plus fort est toujours le meilleur ».
Qui pourrait encore oublier « la totalité des citrons » : de l’écorce hollandaise d’un tableau de nature morte à celui de Manet, pas davantage citron que l’asperge. « Un soir, t’en souvient-il? », il y a la pomme de Magritte, la poire de Louis-Philippe, les dattes des palmiers des fresques byzantines. Ici la cerise est emblématique, conquérante, obsessionnelle, joue au fruit défendu. Aux portes de la galerie, dans la galerie, aux portes des foires, dans les foires, elle se retrouve. Seule. Alors qu’à deux, comme dira la légende : « si ma tante en avait , elle serait mon oncle ».
Elle joue au dripping, gicle d’éclaboussures. Elle joue au monochrome. « Cerise de me voir si belle ». Elle fabrique son histoire, est à elle-seule, son style tout entier.

Bernard Blistène, 1979, dans le catalogue Peter J. Lenart, Paris, New York, Basel.


Splash, 1979
Acrylique sur toile
210 x 140 cm (chaque)
Photographie Grégoire Halbert
Performances-bouffe
Au théâtre d’en Face
Paris, 1979

Avec Olga Adorno, Ben Vautier, Philippe Cazal, Charles Dreyfus, François Dufrêne, Bernard Heidsieck, Joël Hubaut, Jean Dupuy, Wilfrid Rouff, ORLAN, ….

« Rock’n Roll – recette », 1979
Je me suis présenté sur la scène habillé en Pâtissier et, comme les cuisiniers à la Télé, j’ai commencé à lire une recette de tarte aux cerises. Lorsque j’ai lu la liste des ingrédients et que j’entamais la manière de réaliser cette tarte, une musique des Rolling Stones «Lies» a été diffusée, et j’ai alors chanté la recette tout en swinguant sur cet air endiablé. Quand la musique fut terminée, je quittais la scène tout en concluant la recette : «Rangez les cerises sur la pâte précuite après l’avoir badigeonnée de groseilles fondues, puis versez uniformément le reste de fruits. Remettez au four 20 minutes.

« Jacques Halbert et sa trompette en or », 1979
Je tenais dans mes mains une trompette en carton ondulé. Pendant trois minutes, j’ai imité de mon mieux, le son de la trompette sur l’air du temps des cerises.

Extraits des carnets de Jacques Halbert

Le Pâtissier pâtissé, 1979. À l’occasion des Performances-Bouffe au Théâtre d’en face, Paris, 1979

Je me suis assis sur une chaise posée sur la scène rotative; j’étais habillé en pâtissier. Aidé par Joël Hubaut, je me suis transformé en gâteau vivant : crème chantilly sur les cheveux et le visage, colorant vert sur la toque et biscuits à la cuiller collés tout le tour de ma tête; un saladier de crème chocolat m’a été versé sur le haut de la toque et le tout saupoudré de chocolat en poudre. Des cuillères ont été distribuées au public qui a dégusté 

Cette performance a été refaite quelques semaines plus tard à l’occasion d’un festival Eat-Art « L’attrape-tripes » organisé par Daniel Spoerri à Chalon-sur-Saône.
Performance – minute au Louvre

Le 19 octobre 1979, 39 artistes se sont présentés au musée du Louvre pour faire à tour de rôle une performance d’une d’une minute devant une peinture de leur choix. Grâce à l’appui de Pontus Hulten, directeur de Beaubourg, la permission de faire une telle chose au Louvre venait du directeur même des Musées de France. Avec bien entendu, des règles du genre : ne pas parler haut, ne pas s’asseoir, ne pas… ne pas… autrement dit : se tenir comme des touristes. Évidemment décidés à enfreindre les règles, nous avons suscité entre les responsables présents et nous, une tension telle qu’elle a contribué et en s’accentuant, à donner à l’ambiance – déjà exceptionnelle, compte tenu du lieu – une acuité particulière et favorable aux actions. Good ! Le Louvre est devenu, cet après-midi- là, un musée vivant.
Jean Dupuy, extrait de l’entretien avec Éric Mangion dans le catalogue « À la bonne heure », paru en 2008

Performance de Jacques Halbert. Habillé en chef, il lit un menu « cerisiste » devant Les Noces de Cana de Véronèse.
Sélection de peintures